Michaux, Ailleurs

Publié le par Mister Formidable

   Critique :                                                                                                                                                    Note : 9.5/10

   Je passe tout de suite à la critique (car résumer de la poésie, si vous voyez le boulot…). C’est en réalité, et on ne le dit pas souvent, un livre qui contient trois recueils de poèmes en prose. Certains disent que ce n’est pas de la poésie. Je comprends un peu, mais ce n’est pas mon avis. En fait, on a plus l’impression d’avoir affaire à des petits récits qu’à de la poésie, et à la différence des autres poètes du XXème siècle (de la plupart), Michaux est très facile à lire.

   Pourquoi avoir regroupé trois recueils en un ? Ces recueils avaient étés publiés séparément (ça se fait souvent, René Char l’a fait). Mais Michaux les a réuni à cause, je pense, de leurs points communs : dans les trois recueils, Michaux nous parle de ses voyages. Sauf que ces voyages sont totalement délirants, et les pays visités sont une invention de Michaux, avec des noms sorti d’on ne sait où. C’est ce qui fait que Michaux est un des poètes les plus délirants, un des plus fous, en tout cas pour moi.

   Je suis très sensible à la poésie de Michaux. Un peu comme Prévert mais avec peut-être plus de finesse, Michaux écrit avec les mots de tout le monde. Il invente des mots parfois, mais la plupart des mots sont les mots de tout le monde. Donc pour moi, Michaux reste un poète humain, et on n’en a pas beaucoup, de ces poètes là. J’ai toujours l’impression d’avoir affaire, en lisant les autres poètes, à des êtres surnaturels, voire divins, parce que leur poésie a quelque chose d’artificielle ou donne l’impression de l’être (ce n’est pas un mal, j’aime beaucoup ce type de poésie, mais on sent qu’il y a quelque chose d’inhumain). Mais chez Michaux on reste dans quelque chose de très humain, de très touchant aussi (j’espère que je ne suis pas en train de dire n’importe quoi… mais voilà, j’aime l’œuvre de Michaux).

   Ce que j’aime par-dessus tout, chez Michaux, et c’est très réconfortant ^^, c’est quand il s’adresse au lecteur ou quand il utilise le « Je », non pas pour parler de ses sentiments qui l’élèveraient jusqu’au ciel ou je ne sais quoi d’autre (je caricature volontairement), mais pour parler de son expérience, tout simplement. Par exemple, quand il écrit : « Quand on me parlait d’horizon retiré, de Mages qui savaient vous enlever l’horizon et rien que l’horizon, laissant visible tout le reste, je croyais qu’il s’agissait d’une sorte d’expression verbale, de plaisanterie uniquement sans la langue. » Et on sent quand même, malgré la simplicité de la langue utilisé, qu’il y a quelque chose de délirant… beaucoup d’humour aussi (ce qui manque à la poésie je pense ^^).

 

   Je vous ai dit qu’il y avait trois recueils. Dans les trois recueils, Michaux parle de voyages, mais les lieux visités sont différents d’un recueil à un autre :

   -Je commence par Voyage en Grande Garabagne. Ici, le lieu est divisé en différentes zones où vivent différentes tribus et chaque tribu, chaque peuple a ses caractéristiques. Entre autres, il y a les Hacs habitués des spectacles violent, les Emanglons adeptes de la solitude, les Mazanites et les Hulabures qui sont en constante guerre de religion, les Nans qui ont une étrange maladie de la peau, etc. Chaque peuple a une ou plusieurs propriétés bien définies. Ici, Michaux est tout aussi bien poète qu’ethnologue.

   - Au pays de la Magie, mon recueil préféré, présente un monde où la magie a une grande place : les cages vides laissent échapper des cris d’oiseaux, on peut marcher sur deux rives en même temps, on y organise des combats avec des armoires, on apprend à retirer l’horizon et seulement l’horizon (de là vient ma petite citation ;)) Si vous n’avez pas aimé les deux autres recueils, il y a beaucoup de chance pour que vous aimiez celui-là. Par contre, un certain nombre de texte (très peu, mais quand même), peuvent être plus difficiles à comprendre car la logique y est totalement bousculée. C’est le plus fou des trois recueil.

   - Ici, Poddema est la partie que j’ai le moins aimé sans pourtant la détester. Ce n’est pas aussi fou que le reste, mais fait plus réfléchir, je pense. Ici, Poddema a été publié en 1946, donc après la 2èmeGuerre Mondiale (et la Libération de la France). On sent qu’il y a quelque chose de plus violent à Poddema. J’ai eu l’impression de trouver une description de l’Allemagne nazie. Par exemple, des hommes sont élevés en pot et considérés comme des objets, les enfants des femmes dont les yeux sont couleur noisette meurent plus tôt que les autres, etc. Peut-être que les impressions viennent de moi, mais en tout cas, cette œuvre est plus dérangeante.

 

   Voilà donc, je pense que ça mérite vraiment un 9,5/10. J’ai aimé l’univers de Michaux, j’ai ri parfois, et j’ai trouvé ça plus lisible que d’autres œuvres poétiques. Donc pas autant de mal de tête (peut-être que je suis un peu maso, en fait ^^’).

 

   Quelques textes quand même pour vous faire une idée par vous même :

  

    

Voyage en Grande Garabagne :

 

  

   Les Ecoravettes servent de guides (non de servantes, ni de porteuses) au passage du marais d’Op. Les passes changent avec la saison  et jamais les hommes n’ont été aussi bons qu’elles à retrouver les îles et les terre-pleins de ces chemins changeants. Elles posent de-ci de-là leurs petits pieds avec sensibilité et interrogation, comme des oreilles prolongées, et puis on passe.

  

*

 

   Les Nans.

   A cause d’une maladie qui sévit chez eux, leur pays est craint de tous. Sitôt arrivé, je ne songeai plus qu’à repartir.

   Il leur vient des boudins durs sous la peau. D’abord aux jambes (peu d’entre eux y font attention ; c’est peut-être un muscle dévié…), puis au ventre, où tout de même c’est plus étrange, puis les boudins s’accumulent, distendant la peau qui durcit et ne semble pas vouloir céder. Il faut exciser le boudin quand il est mûr, alors rien à craindre, l’infection est très rare. Nettoyer la plaie avec de l’eau d’Avers, qui passe pour miraculeuse. Quoi qu’il en soit, elle possède cette qualité qu’elle arrête l’hémorragie, tonifie toute la région, allant jusqu’à faire rapetisser les petits boudins. Premier stade.

   Au deuxième stade, deux ou trois ans après, viennent l’abcès.

   Les femmes sont plutôt atteintes à la poitrine. Leurs seins deviennent énormes et violets, ou rouges, mais d’un rouge vineux bien chargé. Si elles ne sont plus toutes jeunes, leur sein malgré l’âge, loin de flétrir, mûrit et se développe en fruit abject, s’enrichissant de couleurs toujours nouvelles et cobalt. Et elles vont ainsi sur les routes, désespérées, quoique majestueuses.

Mais au moindre mouvement brusque, le sein donne issue à une petite traînée jaune, qui vous soulève le cœur.

   Dès que les bandes de ces malheureuses, avec les enfants et les aveugles aux yeux pourris par le pus, se mettent en mouvement, ce sont dans toute la région des transes abjectes.

 

***

 

   Au pays de la Magie :

 

   L’enfant, l’enfant du chef, l’enfant du malade, l’enfant du laboureur, l’enfant du sot, l’enfant du Mage, l’enfant naît avec vingt-deux plis. Il s’agit de les déplier. La vie de l’homme alors est complète. Sous cette forme il meurt. Il ne lui reste aucun pli à défaire.

   Rarement un homme meurt sans avoir encore quelques plis à défaire. Mais c’est arrivé. Parallèlement à cette opération l’homme forme un noyau. Les races inférieures, comme la race blanche, voient plus le noyau que le dépli. Le Mage voit plutôt le dépli.

   Le dépli seul est important. Le reste n’est qu’épiphénomène.

 

*

 

   Les Mages aiment l’obscurité. Les débutants en ont un besoin absolu. Ils se font la main, si je puis dire, dans les bahuts, les penderies, les armoires à linge, les coffres, les caves, les greniers, les cages d’escaliers.

   Pas de jour chez moi qu’il ne sortît du placard quelque chose d’insolite, soit un crapaud, soit un rat, sentant d’ailleurs la maladresse et qui s’évanouissait sur place sans pouvoir détaler.

   On y trouvait jusqu’à des pendus, de faux bien entendu, qui n’avaient même pas la corde de vraie.

   Qui peut soutenir qu’on s’y fasse à la longue ? Une appréhension me retenait toujours un instant, la main indécise sur la poignée.

   Un jour, une tête ensanglantée roula sur mon veston tout neuf, sans d’ailleurs lui faire une tache.

   Après un moment — infect — à ne jamais revivre un pareil — je refermai la porte.

   Il fallait que ce fût un novice, ce Mage, pour n’avoir pas pu faire une tache sur un veston si clair.

 

*

 

   … Il lui casse une armoire sur la tête. Quelle joie, même si le bois n’est pas bon !

   Hélas, tout est fini pour la tête, peut-être aussi pour l’armoire.

   Tout est fini ? Non, pas au pays de la magie, la bataille reprend de plus belle et la joie. A coups de tiroirs, de débris d’armoires, de planches, on peut encore taper sur l’homme qui bientôt se relève et, s’il n’est pas lâche, vous rendra la monnaie de la pièce.

   C’est agréable aussi de se battre au sabre. On coupe d’abord l’homme en deux. mais il se relève menaçant. On lui taille encore une épaule. N’importe, il se redresse. On lui fend la tête, on abat sa tête ; s’en prenant à sa taille, on la tranche comme chou, cependant que sans penser à se reposer, on lui enfonce encore une bonne épée dans les tripes. Plaisir de Dieu que d’enfoncer dans le même homme, une, deux, trois, vingt épées, cependant qu’il se débatr toujours et, debout quoique fatigué, le front humide d’émotion, vous menace et trouve encore le moyen de vous envoyer une bonne estocade.

   Armoire, sabre, épée, inutile de le dire, sont des armoires, des sabres, des épées magiques et aucun mal ne s’ensuit, sauf la fatigue qu’il est difficile d’éviter si l’on s’en donne vraiment à cœur joie.

 

*

 

   Les Mages haïssent nos pensées en pétarade. Ils aiment demeurer centrés sur un objet de méditation. Ces objets sont au plus intime, au plus épais, au plus magique du monde.

   Les premiers, non les principaux, sont au nombre de douze, savoir :

   Les primordiaux crépusculaires.

   La chaine molle et le nombre nébuleux.

   Le chaos nourri par l’échelle.

   L’espace poisson et l’espace océan.

   Le trapèze incalculable.

   Le chariot de nerfs.

   L’ogre éthique.

   Le rayon de paille.

   Le scorpion-limite et le scorpion complet.

   L’esprit des astres mourants.

   Les seigneurs du cercle.

   La réincarnation d’office.

   Sans ces élémentaires notions de base pas de communication véritable avec les gens de ce pays.

 

*

 

   L’Estomac (la province-estomac) fut employé contre des ennemis venus de l’ouest. Plutôt que des envahisseurs à proprement parler, il semble que ce furent les indigènes des montagnes aujourd’hui complètement disparus.

   Descendant dans la plaine, ces hommes des montagnes eurent à traverser une rivière. Ils eurent les pieds digérés. Plus loin, ils subirent une pluie assez forte, elle s’attaqua à eux aussitôt, rongeant chairs et étoffes.

   Toute la région devant eux avait été transformée en estomac : telle est la vérité.

   L’air humide les dévorait. La peau par grandes plaques partait et la chair dessous se creusait rapidement. La poussière même qu’ils soulevaient était contre eux. Mêlée à leur sueur, elle les attaquait. Mangés, non d’une lèpre, mais des sucs atroces de l’Estomac, ils périrent presque tous.

 

***

 

   Ici, Poddema

  

   Les yeux noisette.

   Cette marque, cette couleur de l’iris, ils l’ont observée, est signe de mort. Pour l’homme, elle n’est qu’un demi-mal, l’avertissement du « nidi »

   Mais la femme, si elle conçoit, son fils ne vivra pas au-delà de neuf ou dix ans (alors est-ce la peine ?) et sa fille quelques jours seulement. Elle-même pas au delà de la trente-deuxième année.

   Aussi les femmes aux yeux noisette, quoique charmantes, particulièrement charmantes et peut-être plus désirables que toute autre, fines et incessamment affinées par le chagrin qui les mines et les rend si sensibles, sont regardées par les leurs qui aiment les enfants comme une sorte de capital perdu.

   Elles peuvent servir de sœur aînée à l’occasion et se rendre utiles. N’importe, de durs jours les attendent.

 

 

 

 

 

Publié dans Littérature

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